Le jour où parler sa langue ou danser sa danse est devenu interdit
Un documentaire sur la Bretagne, diffusé sur France TV, peut suffire à faire basculer un regard. On y voit des enfants punis pour avoir parlé breton en classe, et on y reconnaît, presque mot pour mot, ce que racontent les familles à Mayotte à propos du shimaore, celles de La Réunion à propos du maloya, ou celles de Polynésie à propos de leurs danses.
Ce n’est pas une coïncidence. C’est un même schéma qui s’est répété, à des degrés divers, dans plusieurs régions de France et d’outre-mer, à des époques différentes, avec à chaque fois un motif présenté comme légitime sur le moment (la décence, l’unité nationale, l’ordre public) et une réhabilitation officielle bien plus tardive.
Voici quatre histoires précises, avec leurs dates, leurs acteurs et leurs sources, pour comprendre ce schéma sans le caricaturer : les trois premières marquées par une répression organisée, la quatrième, à Mayotte, par un mécanisme plus discret mais tout aussi déterminant, le tri par l’école et le calcul, génération après génération, qu’il fallait choisir le français.
La Bretagne : le breton puni, pas interdit par la loi
Contrairement à une idée reçue, il n’existe pas de loi qui ait explicitement interdit de parler breton. Ce qui s’est mis en place, à partir des années 1880 avec l’école primaire obligatoire de la Troisième République, est plus insidieux : un système scolaire conçu pour rendre honteux l’usage du breton, jusqu’à ce que les locuteurs eux-mêmes cessent de le transmettre.
L’outil central s’appelait le « symbole » (ou « la vache ») : un objet infamant qu’on accrochait à l’élève surpris en train de parler breton. Ce dernier ne s’en débarrassait qu’en dénonçant un camarade pris en faute à son tour, un mécanisme qui transformait les enfants en surveillants les uns des autres .
Le procédé n’était pas une invention républicaine : des objets similaires existaient déjà dans les écoles médiévales (l’asinus) et jésuites (le signum). Ce qui a changé avec la Troisième République, c’est l’échelle : une scolarisation de masse qui a diffusé ce mécanisme de honte à toute une génération.
La conséquence documentée est frappante : après la Seconde Guerre mondiale, ce sont largement les locuteurs bretons eux-mêmes qui ont cessé de transmettre la langue à leurs enfants, par honte intériorisée et désir de mobilité sociale dans une société qui valorisait le français. Une historienne parle à ce sujet de « suicide linguistique », une expression dure, mais qui rappelle que la répression d’une langue ne passe pas toujours par une interdiction légale frontale.
Ile de la Réunion : le maloya, réprimé parce qu’il dérangeait le pouvoir
Le maloya, musique héritée de l’esclavage à La Réunion, mêlant les traditions des descendants d’esclaves africains et des engagés indiens, a fait une de ses premières apparitions publiques documentées en 1959, lors d’une fête organisée par le Parti communiste réunionnais (PCR) à Saint-Denis.
Là encore, aucun décret n’a explicitement interdit le maloya en tant que genre musical. Ce qui s’est passé est plus politique : sous le mandat de Michel Debré comme parlementaire puis figure dominante de la vie politique réunionnaise dans les années 1960, le maloya a été assimilé au camp autonomiste et communiste, dans un contexte de tension entre partisans de la départementalisation et partisans d’une plus grande autonomie .
L’ethnomusicologue Guillaume Samson résume : « comme le maloya était beaucoup joué par des militants du PCR, la répression l’a également touché. »
Concrètement, les musiciens ont fait face à des rassemblements interdits, des instruments confisqués voire brûlés, et des arrestations. Le maloya a aussi disparu des ondes de radio et de télévision publiques pendant cette période.
Le tournant est net et daté : l’élection de François Mitterrand en 1981 et la politique culturelle du ministre Jack Lang, favorable à la diversité des expressions, ont redonné une légitimité publique au maloya. En 2009, il a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.
La Polynésie : la danse jugée « indécente »
Le cas polynésien est le plus proche d’une interdiction formelle et documentée par un texte précis. Les missionnaires protestants, arrivés en 1797, ont cherché à éliminer les pratiques jugées païennes, danse comprise. En 1842, la reine Pōmare IV, sous forte influence missionnaire, a promulgué une interdiction de « la danse et la musique ou chants inconvenants », au nom de la lutte contre l’« indécence et la débauche », avec des peines pouvant aller jusqu’à 50 brasses de travail forcé pour les contrevenants.
Après l’instauration du protectorat français, l’administration coloniale a maintenu un strict encadrement plutôt qu’une levée de l’interdiction : la danse n’était autorisée que certains jours de la semaine, interdite après 20h, et certaines danses comme l’upa’upa ont même été réinterdites en 1848. Malgré cela, la pratique n’a jamais totalement disparu : des écoles de danse clandestines continuaient d’exister « en plein jour », selon un témoignage de 1884.
La réhabilitation s’est faite très progressivement, par étapes locales plutôt que par une décision unique : le tiurai, créé en 1881 pour les célébrations du 14 juillet, a réintroduit la danse dans l’espace public ; les premiers concours de « danses indigènes » datent de 1892. Le tournant décisif reste néanmoins tardif : dans les années 1950, l’institutrice Madeleine Moua a fondé le groupe Heiva et entrepris de répertorier les mouvements traditionnels menacés de disparition, en affirmant publiquement que danser n’était pas immoral. Le Conservatoire artistique de Polynésie française, créé en 1979, en a hérité la mission de transmission.
Mayotte : pas de répression, mais un tri qui a produit le même résultat
L’histoire de Mayotte ne ressemble pas exactement aux trois précédentes. Il n’y a pas eu de décret d’interdiction, pas de police venue confisquer des instruments, pas d’objet infamant accroché au cou d’un enfant pour l’avoir puni de parler shimaore. Il y a eu quelque chose de plus lent, porté sur plusieurs générations, et qui a produit à peu près le même résultat : une langue reléguée derrière le français, jugé nécessaire pour « s’en sortir ».
Une école qui démarre tard, et qui trie sévèrement
Le système scolaire mahorais, tel qu’on le connaît aujourd’hui, ne s’est vraiment développé qu’à partir de 1976.
Une question posée en 1990 par le député Jean-Luc Mélenchon décrit une sélection à l’entrée en sixième proche du goulot d’étranglement : sur 2 500 candidats, moins de 600 étaient reçus, soit près de 80 % des élèves de CM2 recalés. Le texte de la réponse ministérielle pointe trois causes : une barrière linguistique majeure (85 % de la population maîtrisait alors mal le français), un manque criant de places et d’établissements, et un héritage d’enseignants peu qualifiés recrutés dans l’urgence aux débuts du système (source : question du Sénat sur le système éducatif à Mayotte, 1990-1991).
Entre 1986 et 1991, le taux d’admission en sixième est passé de 10,4 % à 34,4 %, une nette amélioration, mais qui montre à quel point le tri était sévère quelques années plus tôt encore.
Ma mère, née dans les années 1950, et le concours qui lui a fermé la porte
Ma mère fait partie de cette génération. Née dans les années 1950, elle s’est arrêtée au CM2, faute d’avoir réussi le concours d’entrée en sixième, ce même concours que documente la question sénatoriale de 1990.
Dans sa génération, tout le monde n’a pas connu le même sort : certains de ses contemporains, dont les parents avaient étudié à Madagascar ou ailleurs, ou avaient un lien avec l’armée, ont pu, eux, accéder au collège, non pas grâce à un passe-droit, mais parce que le français se parlait déjà chez eux et que leurs parents, plus à l’aise avec le système scolaire, pouvaient mieux suivre leur scolarité et les accompagner vers la réussite de cet examen.
Le concours restait le même pour tous, mais les chances de le réussir dépendaient largement de l’environnement familial et linguistique dans lequel l’enfant grandissait.
Voir aussi :
Moi-même, née au début des années 1980, j’ai connu un écho direct de cette réalité : mes parents sont partis s’installer à La Réunion en 1990, et c’est ce déménagement qui m’a permis d’intégrer l’école, à 8 ans, sans jamais être passée par la maternelle, qui n’existait pas encore à Mayotte à cette époque.
La génération qui a choisi le français pour ses enfants
Les enfants qui ont eu accès au collège puis au lycée dans les années 1980 ont ensuite pu partir étudier à La Réunion ou en métropole. Nés entre 1970 et 1980, ils forment la première génération mahoraise significative à passer par l’enseignement supérieur hors de l’île.
En revenant à Mayotte, beaucoup ont commencé à parler français plus facilement à leurs propres enfants, avec une idée simple et rationnelle à l’époque : le français ouvre la porte d’un emploi mieux rémunéré et d’une ascension sociale plus rapide.
Ce n’est pas un choix isolé ni une trahison culturelle, c’est la même logique que celle qui a poussé des générations de Bretons à cesser de transmettre leur langue après-guerre. Cette vague des années 1970-1980 est devenue, avec le temps, la norme plutôt que l’exception.
Ce qui complique encore la situation aujourd’hui
Deux phénomènes récents s’ajoutent à cette histoire.
D’une part, l’arrivée à Mayotte d’enfants venus de l’Union des Comores, dont une partie n’a pas été scolarisée dans leur pays d’origine avant d’arriver, une réalité de terrain que les rapports associatifs et institutionnels confirment sans toujours la chiffrer précisément par nationalité.
D’autre part, la qualification des enseignants reste un point faible documenté : en 2022, la moitié des professeurs du secondaire à Mayotte étaient contractuels, contre moins de 10 % au niveau national, et en mai 2025 le niveau d’études exigé pour le recrutement interne d’enseignants a été abaissé à deux ans après le bac, contre trois ans dans le reste de la France.
Un responsable municipal cité dans un rapport de Human Rights Watch résume le renversement : « il y a trente ou quarante ans, enseigner à Mayotte était un poste de fin de carrière. Aujourd’hui, c’est un poste de début de carrière. »
Le résultat aujourd’hui : une langue qui se mélange
Sur le terrain, on entend aujourd’hui des locuteurs qui glissent constamment du shimaore au français dans une même phrase, parfois sans réussir à rester dans une seule langue d’un bout à l’autre d’une conversation. Ce n’est pas un accident isolé : une thèse soutenue en 2019 à l’université Montpellier 3 documente précisément ce contact linguistique intense, avec des emprunts du shimaore vers le français (les « mahorismes »), des emprunts du français vers le shimaore (les « gallicismes »), et une variété hybride d’interaction que les chercheurs désignent sous le nom de shimahozungu, littéralement, un mélange des deux langues plutôt qu’une simple cohabitation.
Des mots français sont entrés tels quels dans le shimaore parlé au quotidien, d’autres ont été « mahorisés », adaptés à la phonologie et à la grammaire locales plutôt que simplement empruntés.
Ce mélange n’est pas un signe de décadence de la langue, ni la preuve qu’« aucune des deux langues n’est maîtrisée » comme on l’entend parfois : c’est la trace vivante, dans la bouche des locuteurs d’aujourd’hui, de ce même mouvement de générations qui a mis le français en avant sans jamais réussir à effacer le shimaore.
C’est très exactement le blocage que Parlons Shimaore essaie d’aider à dépasser, pas en choisissant entre les deux langues, mais en redonnant à celle qu’on comprend déjà la place de la parole, pas seulement de l’oreille.Un même schéma, quatre histoires différentes
| Territoire | Ce qui a été visé | Motif invoqué à l’époque | Répression | Réhabilitation |
|---|---|---|---|---|
| Bretagne | La langue bretonne à l’école | Unité nationale, école républicaine | Pas de loi, mais un système scolaire de honte (le « symbole ») dès les années 1880 | Progressive, jamais totalement achevée ; portée surtout par des associations et des écoles bilingues (Diwan) |
| La Réunion | Le maloya | Ordre public, lutte contre l’influence communiste | Rassemblements interdits, instruments détruits, exclusion des médias, années 1960-1970 | 1981 (élection Mitterrand, politique de Jack Lang), UNESCO en 2009 |
| Polynésie française | Les danses traditionnelles | Décence, moralité religieuse | Interdiction décrétée en 1842, encadrement strict maintenu sous administration française | Progressive dès 1881, décisive dans les années 1950 (Madeleine Moua), institutionnalisée en 1979 |
| Mayotte | Le shimaore, transmis en famille | Nécessité économique, ascension sociale par le français | Pas de loi ni de police, mais un tri scolaire sévère (concours d’entrée en sixième) et un choix générationnel de privilégier le français à la maison, dès les années 1970-1980 | Reconnaissance comme langue régionale en 2021, encore récente et partielle |
Le point commun n’est pas une intention unique et centralisée à travers les époques : les acteurs, les motifs et les contextes politiques diffèrent nettement d’un territoire à l’autre.
Le point commun, c’est un mécanisme récurrent : une pratique culturelle locale associée à l’arriération, au désordre ou à un manque de valeur économique, découragée par l’école, l’administration, la loi ou le simple calcul familial, puis réhabilitée bien plus tard, parfois par une politique nationale qui change de cap, parfois, comme à Mayotte, par un travail plus lent de reconquête individuelle.
FAQ
Le breton a-t-il été interdit par une loi en France ?
Non, il n’existe pas de loi ayant explicitement interdit le breton. La répression est passée par l’école : un dispositif de honte scolaire (le « symbole ») dès les années 1880, qui a conduit de nombreux locuteurs à cesser eux-mêmes de transmettre la langue après la Seconde Guerre mondiale.
Pourquoi le maloya a-t-il été réprimé à La Réunion ?
Le maloya était fortement associé au Parti communiste réunionnais dans les années 1960-1970, dans un contexte de tension politique entre départementalistes et autonomistes. La répression (instruments confisqués, rassemblements interdits, exclusion des médias) visait autant le contexte politique que la musique elle-même.
Pourquoi les danses tahitiennes ont-elles été interdites ?
Sous l’influence des missionnaires protestants, la reine Pōmare IV a interdit certaines danses en 1842 au nom de la moralité. L’administration coloniale française a ensuite maintenu un encadrement strict de la pratique pendant plusieurs décennies.
Le shimaore a-t-il connu une interdiction similaire ?
Pas de loi ni de police, mais un mécanisme tout aussi efficace : un système scolaire qui, dans les années 1980-1990, ne laissait passer en sixième qu’une minorité d’élèves (moins de 600 sur 2 500 candidats selon une question sénatoriale de 1990), et une génération de parents qui, à partir des années 1970-1980, a choisi de privilégier le français à la maison pour offrir à ses enfants de meilleures chances sociales. Le résultat est proche de celui du breton ou du maloya, obtenu par une voie différente.
Pourquoi certains parents mahorais ont-ils cessé de transmettre le shimaore ?
Pas par honte de la langue elle-même, mais par calcul rationnel dans un contexte où le français conditionnait l’accès au collège, aux études supérieures et à un emploi mieux rémunéré. La génération née entre 1970 et 1980, première à avoir étudié massivement à La Réunion ou en métropole, a généralisé ce choix en rentrant fonder sa propre famille à Mayotte.
Ces répressions culturelles existent-elles encore aujourd’hui ?
Les cadres légaux ont changé : le maloya et la danse tahitienne sont aujourd’hui valorisés institutionnellement, le breton bénéficie d’un réseau d’écoles bilingues (Diwan), et le shimaore a obtenu le statut de langue régionale en 2021. Mais la transmission reste fragile dans les quatre cas, et à Mayotte elle se heurte aujourd’hui à des difficultés supplémentaires : un système scolaire encore sous tension (enseignants contractuels, niveau de recrutement abaissé en 2025) et l’arrivée d’enfants venus des Comores non scolarisés avant leur arrivée.
En résumé
Breton, maloya, danse tahitienne, shimaore : quatre histoires distinctes, quatre contextes différents, mais un même mécanisme qui revient, une pratique culturelle locale marginalisée au nom d’un motif présenté comme évident à l’époque (l’unité nationale, l’ordre public, la décence, ou simplement la nécessité économique), puis réhabilitée bien plus tard.
À Mayotte, il n’y a eu ni loi ni police : juste une école qui triait sévèrement pendant des décennies, et une génération de parents qui a choisi le français pour ses enfants en pensant leur ouvrir des portes.
Le résultat, une langue reléguée derrière une autre, rejoint celui des trois premières histoires, par un chemin qui lui est propre.
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